Confession d'un repenti

Olivier Morattel Editeur, 2014

13x20.5 cm

240 pages

ISBN 978-2-9700825-8-3

CHF 22

Confesser à qui, ni dieu ni maître, ni juge ni prêtre, à vous lectrices et lecteurs, mes semblables. A vous que j’ai critiqués en son temps, projetant sur vous mes vices : l’avalement, l’avidité, l’envie, l’ivresse, la vitesse, l’accélération, le va-et-vient insensé, l’entassement, la folle croissance, la consommation délirante, l’obsession du plaisir et du sucré, tout ce qui est critiquable dans cette société du trop, de l’excès de tout.

 

Témoigner aujourd’hui que j’ai bien vu et subi ces problèmes aveuglants, car c’était aussi ma maladie. On voit clairement chez les autres l’ombre que l’on sait être au cœur de son intimité, même si l’on croit l’ignorer.

Je sens un démon qui s’empare de moi, qui prend les commandes, me dévore. Je suis comme possédé et me perds. Je ne sais plus qui je suis. Ce n’est pas ma maman qui m’a laissé tomber sur la tête, ni mon père qui me battait, c’est une aliénation progressive de l’éducation qui m’a instillé une créature qui n’est pas moi.

 

Comme l’arroseur arrosé, le traqueur de nazis ou de criminels qui devient l’objet de sa traque, je suis l’avaleur avalé. Celui qui veut dévorer le monde, l’avale-royaume qui se fait dévorer, avaler.

 

Comme le politicien qui finit par devenir une bête de scène, et n’est plus au service du peuple mais de la politique ou le trader au service de la finance, le capitaliste qui est possédé par le capital. On voit que ce n’est plus le hamster qui fait tourner la tournette, mais la tournette qui fait grimper le hamster.

La consommation me consomme, me consume, la nourriture me traverse, m’encombre, me dévore, le sucre me dissout dans le néant. Les entassements m’assomment, les collections m’envahissent, les livres mêmes, qui m’empêchent de mourir par l’espoir qu’ils m’insufflent, m’essoufflent. Je succombe sous le poids des boucliers protecteurs percé, tel Saint Sébastien, par mes propres lames.

 

Le démon est en moi, il m’obnubile, je reste au coin de mon cerveau, observant cet envahissement, il me transforme en monstre, je bouffe, j’avale, je cours acheter des douceurs, des objets, n’importe quoi, tout ce qui brille, comme une pie, ce qui est sucré, gras, pâteux, crémeux, croustillant, sirupeux, fondant, tous ces états intermédiaires, du chatoyant au gélatineux, transparent et rose, tremblant et appétissant, et des livres et des DVD.

 

Il est cet engloutissement, il me possède, la masse, le goût, le geste, tout en moi est lui. Il est aux commandes. C’est le monde qui le commande. La consommation me consomme. Le goût me dégoûte, la masse m’amasse, l’engloutissement m’engloutit.

 

Je ne sais plus qui parle, est-ce moi, est-ce lui, qui suis-je, lui ou moi ? Je crois l’observer, est-ce lui qui m’observe ? Quand je dis mes cellules, les bactéries de mes intestins, sont-elles à son service et moi au leur ? La libre circulation des sucres le nourrit-elle, mon âme se rétrécit, s’édulcore, moisit, rancit, gonfle et s’épanouit, les champignons m’envahissent, qui suis-je ?  

 

Frères et sœurs humains, mes semblables suivent la même pente, nous sommes les zombies du système, acteurs et parasites, fantoches et vampires, le même sirop édulcoré irrigue nos veines.

 

Alors que critiquer dans ce système qui est à notre image ? Un dieu dont on ne sait plus s’il nous a fait ou si nous l’avons créé ? La souffrance de nos rêves est plus réelle que celle engendrée par le monde. Et cette confession va-t-elle sauver le narrateur, lui permettre d’accepter le monde, sa mort, sa vie, leur vie commune, va-t-elle faire rire les lectrices ? les aider à voir sous un autre angle ce qu’on appelle la réalité ?

 

Et pour celles et ceux qui pratiquent la méditation : ces mots  confession et repenti peuvent engendre un refus, ils ne sont ici ni liés à une religion, ni à la maffia…

 

Confession au lecteur, dans le sens de tenter de dire la vérité, repenti certes, mais sans aucune culpabilité, simplement récit  des errements, des impasses, des explorations de voies sans issues sur le chemin de l’être, par la méditation, la marche, la pleine conscience, l’observation et la narration même.

 

Comment le narrateur de chute en rechute s’approche, comment il a abusé des pâtisseries, des glaces, du sucré, du gras, du salé, mais aussi de la dévoration de livres, de la consommation de séries télévisées, de l’avidité et de l’excès de tout, de l’accumulation d’inutilités, de la vitesse même de l’engloutissement du monde et de l’ivresse de l’accélération et du stress jusqu’au vertige.

 

Comment il apprend de chaque avalement, de chaque lecture, comment il ralentit, s’arrête, marche, médite, observe, prend conscience…

 

C’est une sorte de témoignage, mais poétique, lyrique à l’occasion, musical souvent dans lequel les mots sont des portes, les phrases parfois des toboggans, mais aussi, toujours, par leur singularité,  par l’effort de lecture que le texte exige, des possibilités de s’arrêter, de prendre une distance, de prendre conscience. Le narrateur pratique dans sa forme littéraire et souhaite que le lecteur pratique dans sa lecture la mise à distance, l’arrêt sur image, la perception du plaisir d’être entraîné et la perception du cran d’arrêt, du choc qui éveille. Le mouvement même de la tentation par les yeux, les oreilles, l’odorat, l’esprit, le cœur, les cellules peut-être, la remémoration d’expériences partagées et de l’arrêt induit qui permet la prise de conscience vers la pleine conscience.

 

La construction du texte est en somme analogue à celle d’une séance de méditation. On suit le fil et on part, on digresse et on en prend conscience et on se ramène, auteur et lecteur, au fil de la méditation et on repart.  Chaque digression est intégrée, venue d’une couche de l’être, réminiscence, désir, couches qui demandent  à être conscientisées pour être digérées. La digression a sa nécessité, éclaire la suite, permet de comprendre, de prendre conscience, de reprendre le fil. Cela nettoie le système et une bonne digestion évite le remâchage obsessionnel, la reprise en boucle qui encrasse et stresse.