Pourquoi écrire ?

Je n’ai pas su immédiatement les sens de l’œuvre que je faisais, ils émergent à ma conscience progressivement. Aujourd’hui, ce 30 décembre 2016, je dirai que même s’il y a plus de 10'000 ans les hommes ont appris, de leurs parents et de leur tribu et de leur chamane, le monde, la vie, la relation et avaient pleins de mots pour nommer un morceau d’écorce du printemps d’un arbre donné de sexe féminin qui pouvait sous certaines conditions guérir certain mal ou autrement empoisonner un ennemi, ce lexique a disparu, je suis né dans la galaxie de l’écriture qui ne connaît plus ce monde mais en a inventé des autres, la galaxie de la cybernétique, de l’Intelligence Artificielle, du transhumanisme, je tente vainement de récupérer ces mots originels et ces sensations perdues et de les réintroduire dans le texte puisque je ne crée guère sons et images.

Je sais que dans le texte écrit et le livre publié il y a une linéarité factuelle des phrases, une succession des pages, un commencement et une fin qui ont induit un mode de pensées linéaire. Je parie sur un texte qui rend compte de la complexité de l’univers en introduisant faute de mieux les arborescences dans la linéarité, comme la perspective fut l’irruption de l'illimité dans le limité, traduction dans l’art de la Renaissance de l’irruption de Dieu dans le ventre de la Vierge Marie.

 

Je n’ai pas besoin d’une histoire, d’une anecdote, il y en a tellement déjà, ni de personnages caractéristiques, ils ont tous été peints. Je préfère peut-être, aujourd’hui tout au moins, Trollope, Wilkie Collins et Jane Austen à Balzac, Stendhal ou Flaubert pour leur analyse des mécanismes sociaux qui l’emporte sur leurs personnages. J’ai besoin de restituer ma perception du monde, de la vie, je crois que tout est dans la perception, ce qui introduit à un relativisme inquiétant qui ne doit pas conduire à un nouveau dogmatisme narcissique exacerbé mais à une modestie confiante. Pour cela je remplis ma page et parfois introduis du blanc, à l’image de l’univers débordant et parfois silencieux ici ou là. Je recours à toutes les figures de la rhétorique comme l’univers à toutes les combinaisons d’atomes. On dit que les images doivent être concrètes. Cela ne veut rien dire. Je puise mes images, comparaisons et métaphores, allusions et illusions dans la nature, les sciences naturelles, mais aussi dans tout, dans les mythologies contemporaines, moins dans la musique sans doute par ignorance de la galaxie sonore en particulier du dernier siècle. Je traverse les sciences humaines, l’anthropologie qui s’est attribué un monopole du discours sur l’homme et les religions, par exemple. Je conteste tout monopole, c’est alors l’ironie, constante qui s’installe en réponse aux prétentions d’ententes cartellaires. Je puise dans les noms propres du monde, parce qu’ils sont des points de repère et peut-être de repaire, un pont, une transmission, un écho, une vibration. Au lecteur de chercher, s’il le souhaite, dans un lieu de références, dans des annexes de son cerveau limité. Le mien a aussi ses limites et je puise dans tout et chaque mot peut être un embranchement. La digression devrait être considérée comme une branche, une racine, une extension mycélienne ou arborescente qui peut en faire surgir quelques autres et où l’écriture circule dans les deux sens comme dans un arbre ou de façon circulaire parfois comme dans un mammifère, ou selon d’autres figures encore, toutes existantes sans doute dans la nature ou la civilisation. Je relie tout, passé et présent et avenirs possibles et univers parallèles. Et mes livres ne sont pas trop riches mais trop pauvres encore, devant toujours tisser de nouveaux fils, parcourir de nouveaux territoires, libérer de nouvelles voix, voies, en moi. Mon œuvre est plus organique que Google et plus désintéressée, sa richesse est dans ses limites qui travaillent sur la mémoire infime de l’auteur et du lecteur. Ou en d’autres termes, comme le disait Cyrano de Bergerac, Ne pas monter bien haut peut-être, mais tout seul, qui répond au, Quo non ascendam de Fouquet ! La fière humilité contre l’hubris.

 

Tout est interprétation, les plus riches sont les meilleures et celle qui m’intéresserait le moins serait l’absence de sens de l’univers, de la vie, de l’homme, qui d’ailleurs réclamerait des interprétations et ferait créer du sens…