La tentation des intentions

(Ecrit le 11 mars 2012,  publié dans Génération spontanée, L'Âge d’homme, 2012, et retouché le 26 août 2017 et le 13.12.2018)

Que défile le fil rouge, quel défi !, dans le peloton multicolore, la tapisserie… de quelques livres.
 

J’ai eu le projet d’une œuvre dès l’adolescence, au moment où j’écrivais un journal de jeune fille sentimentale sans écriture, à la Amiel, et hors de l’œuvre à venir plus qu’hors-d’œuvre. L’œuvre commença par des débuts de nouvelles et de romans, toujours à l’état naissant, inchoative, je la voyais déjà organique, englobante, aujourd’hui j’écrirai tentaculaire, spirale, insinuante comme un mycélium, rêvant, apprenti ésotériste d’une clé universelle, mêlant amour, connaissance et humour, soit fusion et distance.


Mes années de bibliothécaire m’ont fait appliquer cette vision, l’affiner au quotidien. J’ai intuitivement considéré qu’il n’y avait guère de différence entre la fiction et les documentaires, ni entre la rationalité et les irrationalités. Tout provenait d’une même matrice, surgissait et devait être réorganisé. Le chaos était un mot pratique, mais avant le chaos il y avait les limbes et sans être platonicien, je reconnais n’avoir rien inventé, tout reçu quand j’étais prêt sans doute et m’être borné à tenter de l’écrire, c’est-à-dire le mettre en forme, mots-images-musiques ou même plus modestement lier les formes surgissant, en harmonisant leur musique, à moins que ce soit elle qui m’harmonise. Des anecdotes parfois prises dans la pâte, mais la pâte et ses structures, ces mouvements, ces envahissements, ses contractions, sa composition, c’était cela la vie. L’écriture c’est comme l’électricité, sans les soviets.

Les lectures innombrables m’ont aidé dans ce travail de maïeutique sur moi-même. La littérature classique, moderne, d’avant-garde, les genres dits populaires, science-fiction, fantastique, bande dessinée, romans policiers, la vulgarisation scientifique, les ésotéristes, les maîtres divers, les penseurs. Diogène, Sénèque, Aymé, Thoreau, Koestler, Morin, Girard, Serres, Sloterdijk, Lao Tseu pour n’en citer que dix parmi cent et mille. Devrais- je doubler avec Heinlein, Dick, Boehme, Paracelse, Hahneman, Abellio, Trollope, Thérèse d’Avila, Durand, Cormac Mac Carthy, Potok, Baudrillard, Le Guin, et ajouter encore ceux de l’enfance, les Jules Verne, Isabelle de Montolieu, Jimmy Guieu, les contes et légendes, les Mille et une nuits, Au royaume des fourmis, la comtesse de Ségur et dès seize ans, Henry Miller, Benjamin Péret, André Pieyre de Mandiargues, Joyce Mansour, Sade, Bataille, Don Quichotte, Don Juan, Ulysse, les mythes ou, beaucoup plus tard, les littéraires qui m’ont sans doute influencé, Mallarmé, Céline, Ramuz, Chrétien de Troyes, Proust, L’Arioste, Gotthelf, Joyce et Pound, sans omettre, depuis une vingtaine d’années, des séries télévisées surtout américaines ou anglaises de Twin peaks et Le prisonnier à Big Bang theory en passant par Cadfaël, Morse, les grands procéduraux, Deadwood, Les Soprano, Docteur House ou The Shield.
 

Disciple de personne, dépendant de tout.
 

J’ai toujours écrit cent textes en parallèle, le regrettant avant de l’accepter, et fini mon premier livre, écrit en un an, en 1978. Ce qui n’empêche pas les centaines de projets bien commencés et laissés de côté. C’est depuis 2002 que j’écris à plein temps, c’est-à-dire vingt heures par semaine, et depuis 2005 que je peux un peu mieux expliciter ce que je tente de faire. Mais toutes les tentatives précédentes étaient indispensables et la compréhension fut progressive. Il serait plus exact de parler, au lieu de progrès, d’approfondissement, d’intériorisation, d’affinage, de prise de conscience, d’érosion des barrières, de renoncement, d’attention, d’observation, d’accouchement, de travail en états modifiés de conscience, d’exercice, en un mot qui résume tout. Sans jamais renoncer à cette vision de l’œuvre qui évolue ou plutôt se révèle à elle-même et à lui-même, Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change. J’ai toujours pensé élaborer une œuvre mais polymorphe, éclatée, arborescente, insaisissable, cherchant l’unité à travers la multiplicité, ne cherchant rien, œuvre à l’image de l’univers, en devenir, telle la bible non en ce qu’elle dit mais ce qu’elle fait ou la vie sur terre, croyant que chaque partie est à l’image du tout, que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, que tout est dans tout. Mantra que répéta mon frère à la suite des moines zen, Tout du rien, rien de tout, tout de rien, rien du tout…
 

Ecrivant Le rat, la Célestine et le bibliothécaire paru en 1978, je n’avais pas encore pris conscience que toute mon œuvre serait basée sur des oppositions, que j’étais un baroque qui rêvais de classicisme. Néanmoins mon esprit fonctionnait déjà par paradoxes et oxymores et je savais qu’à s’opposer à un contraire on le renforce. Toute la vanité des révolutions est contenue dans ce principe. Et le livre illustre bien ce principe. On y trouve l’opposition semblable et différent, différence et répétition, et le couple individu et groupe, individu et société, difficile et facile, liés bien sûr à la lecture et au monde des bibliothèques. Je tentais de résoudre cette aporie entre culture de masse et culture élitaire qui hantait alors à la suite de mai 68 les milieux bibliothéconomiques entre autres et s’est dissout dans le bruit postmoderne qui mêle le glamour bling bling, le monopole de la vision économique, la croissance hypostasiée, l’équivalence générale et la misère affective ou effective. Conservation et vie, instituant et institué, passé et présent, et quelques autres, car tout le livre est vécu comme une série de va-et-vient, d’hésitations, d’oppositions, de choix difficiles ou refusés, avec une volonté marquée de concilier, maintenir des termes antagoniques, sans forcément résoudre l’opposition, au contraire même. La démarche est assez naïve sans doute, mais à la lumière de l’œuvre qui va suivre prend une dimension inaugurale. Le titre même, qu’on a jugé trop long et barbare (Jacques Chessex par exemple qui a pourtant défendu le livre sans en parler vraiment sur deux colonnes dans un quotidien lausannois) illustre le propos, le bibliothécaire devant être la synthèse du rat dévoreur solitaire et de la Célestine remarquable entremetteuse, en les maintenant en lui enlacés.

 

Pas hégélien, mais lecteur de Lupasco, plutôt déjà ésotériste, mais la suite montrera qu’il n’y a pas d’opposition entre les différentes formulations des grands systèmes et des grands génies, ou les intuitions des petits, à travers les âges, des reprises, des variations mais dans un ensemble cohérent et assez limité. Un peu à la façon dont on peut rapprocher toutes les plantes si variées qu’elles apparaissent à première vue, et tous les animaux et les constellations  et tout l’univers en fin de compte.
 

La convocation des grands auteurs, des textes qui m’ont marqué, la juxtaposition de la grande littérature, de la science-fiction, du policier et des livres pour enfants ou dénommées tels hantent déjà ce premier livre, manifeste mou ou marécageux car j’ai toujours douté de l’efficacité de la lame de rasoir comme support plantaire. Le goût de l’authentique n’empêche ni le jeu ni le mensonge mais implique de mêler laideur et beauté, bien et mal, d’accepter de déplaire à la foule, de ralentir et détourner, de renoncer au pouvoir.
 

Le tissage d’un destin individuel, particulier, sa singularité et sa banalité, les tentatives de l’insérer dans la collectivité et de la confronter au préjugé ambiant sont aussi présents.
 

Je souhaite déjà que l’on lise les images, les symboles, la musique et que l’on se laisse emporter par mes livres avant de les analyser.
 

Avec Lune de nielle, en 1980, se confirme le projet d’une œuvre construite sur l’opposition de deux pôles : barrage et passage. Le leitmotiv est repris dans le détail à maintes reprises et évidemment constitue aussi le motif principal, mais on voit délibérément s’inscrire certains motifs qui seront développés dans les livres suivants, puisque aucun motif, aucune opposition n’est privilégié, je ne peux les traiter tous simultanément. Depuis est né le projet, le temps, indifférent, presse, de tous les reprendre, les traités et les non traités, dans un roman ultime qui est en chantier. A moins que ce livre ultime ne soit que la somme inchoative de tous mes livres ?

Dans Solide obsidienne, en 2000, on voit clairement énoncée l’opposition solide/ fragile. Là aussi le thème fondamental est repris en mille variations diverses, voire inversé. On repère un thème secondaire qui a été aminci dans la version finale, plus important dans le premier manuscrit, séparation /fusion qui sous-tendait déjà Lune de nielle. Le thème du couple est d’ailleurs toujours en filigrane et jamais central. Ici le couple courant, mari-femme, amant-amante, bien visible dans la seule Lune de Nielle, et qui deviendra au mieux accessoire et latéral, laisse la place au couple père-fille. Le monde à l’envers se réalise en ce que le père est l’enseignant puis l’enseigné et la fille d’enseignée devient enseignante, permutation permanente.
 

Dans Les secrets d’un homme discret, en 2005, que Dimitrijevic, son éditeur, avait bien aimé, on lit l’opposition entre secret et révélation ou aveu, discrétion et exhibitionnisme. Le traitement de la thématique est toujours plus affiné dans le sens où les couples opposés sont plus entremêlés, surtout fils-père et frère-sœur. Il n’y a pas de secret, le secret n’existe que si l’on en parle et on exhibe la discrétion. L’aveu est toujours ambivalent, il est constitutif du discours, le discours fût-il sur le silence. On entre dans le traitement paradoxal qui va se généraliser. On ironise, disant le contraire de ce qu’on veut faire entendre, on déguise, on cache en exhibant. On y lit aussi un bel éloge de la Fontaine, de la sagesse dite populaire, de la valeur de la tradition et de la transmission dans un monde qui va tenter de les dissoudre.

Opposition donc entre la sagesse ancestrale, l’équilibre du héros modeste,  imparfait et un monde qui accélère et nivelle les valeurs. C’est alors qu’intervient la rencontre avec Stéphane Bovon qui donnera un coup de fouet et un éclairage neuf à ce que je croyais faire. Il me déclare postmoderne, j’avais lisoté Lyotard ou lu le roman prodigieux, L’enfant-bouc de Donald Barthelme en traduction française, théoricien et praticien de la littérature postmoderne, mais tel Monsieur Jourdain… et jamais je ne me suis rallié ni ne me rallierai à aucune école, à aucun parti, à aucun clan.

 

Dans Pampilles arborescentes, en 2008, on voit l’opposition entre attachement et détachement et entre pénétration violente et osmose, pénétration anastomosée, insidieuse, progressive, imbibant, attente et satisfaction, désir et jouissance. Les avatars du couple vont de 15 à 85 ans en douze récits. On veut éveiller le désir tout en suscitant le rire ou le sourire, tâche antinomique. Seul l’impossible mérite qu’on le recherche. Le récit dans le récit induit ou corrobore l’action érotique ou lui répond, dialectique passé et présent.
 

Dans ces quatre livres, la nature subtile et sauvage est omniprésente et opposée à une culture raffinée, de même que la simplicité fondamentale est opposée à la sophistication de l’écriture et à l’intérieur de l’écriture les niveaux de langage sont entrelardés dans cette volonté de tout maintenir ensemble des irréconciliables, ellipse et redondance, riches et pauvres, mystiques et athées, gnostiques et agnostiques, jeunes et vieux, patois, argot, langage familier, parlé et écriture sophistiquée, précieuse, classique, baroque, imagée, poétique, scientifique, technique, militaire voire administrative.
 

En écrivant Nénuphars, paru en 2006,  je réalisai que mon écriture, baptisée fractale par Marielle Stamm, était effectivement arborescente. Cette remarque favorisa une prise de conscience et une revendication de sa légitimité bien qu’elle fût critiquée pour ses détours. Peut-on choisir son écriture ou devons-nous nous borner à l’assumer voire à la pousser dans ses derniers retranchements  pour la laisser évoluer?
 

La fractalité évoquait pour moi les contours de l’Armorique, l’itinéraire de Perceval à la quête du Graal, les côtes, disons les frontières de la Suisse et le réseau anastomosé des quatre fleuves européens dans leur cour supérieur, dans ma patrie, le Tessin (Po), l’Inn (Danube), le Rhin et le Rhône. La région de ces débuts, les Alpes en somme, a été dès l’origine au centre de mon écriture, d’où l’importance de la géologie et des courbes des crêtes qui sont aussi porteuses d’arborescences comme d’ailleurs toute la végétation. Et l’on ne sait plus à la lecture ce qui est la métaphore de quoi, tant tout, phrases, formes, images, histoires, et lapidaire, plantiaire (comme on dit bestiaire) ou herbier, phytiaire si vous préférez, forêt, géographie se confondent dans leurs mouvements et leurs déploiements, se font écho. La carte géologique est une image du brouillage de la temporalité et il m’arrive de rire en voyant les efforts déployés pour remettre en place une chronologie naturellement disloquée. Je vais spontanément faire de même dans mes livres, de plus en plus consciemment. Pour comprendre pourquoi je ne puis faire autrement. Cela me range-t-il dans les artistes plus que dans les scientifiques ? La rigueur m’est essentielle comme la liberté, le jeu comme le travail, la nouveauté comme la tradition, mais ce qui est au cœur de la démarche c’est l’exploration en vue de la connaissance, le mouvement lui-même va devenir objet et sujet…
 

L’érotisme, Gilbert Musy qui a rédigé la quatrième de couverture de Lune de nielle, l’a exprimé le premier, constitue mon univers, voire l’univers. Tout est érotisé, animé. Il ne s’agit pas comme on pourrait le simplifier d’une régression infantile, à l’âge où le nourrisson confond son corps, celui de sa mère et le monde, mais plutôt d’une vision que l’on pourrait qualifier de mystique, qui postule que tout est dans tout, voire gnostique car elle cherche constamment à rendre cette connaissance en mots, ne reniant ni l’intuition ni la raison, mais gardant présent à la conscience que l’irrationnel et le rationnel ne sont que deux faces d’une même lame et que c’est sur le fil du rasoir qu’il faut se maintenir, manier la bipenne à double tranchant et quadruple face.
 

Le particulier s’inscrit dans le général dont je ne me désintéresse pas mais qui permet de dire n’importe quoi. La science reconnaît qu’elle ne sait rien, elle est un état des lieux, alors je ne saurais m’appuyer sur cette table branlante. L’art est une aile mitée et flamboyante, moi je marche à pied, frôlé par les anges et les fragrances des fleurs sauvages ou cultivées. L’érotisme est le ferment universel, la figure et la rencontre de l’autre qui soulève les montagnes, l’incarnation changeante du désir absolu.
 

C’est la connaissance qui m’importe et de moins en moins le pouvoir, le désir et de moins en moins la satisfaction pulsionnelle brute. La littérature est ce détour de plus en plus immédiat comme la marche qui est pour moi analogue. Je parcours un sentier ou un terrain comme ma plume parcours et crée ou recrée une arborescence, ou ma phrase sur l’écran tente de rendre le mouvement de mon cerveau avec ses divergences, ses bassins énergétiques, ses circulations erratiques, ses intensités. (J’avais lu les livres de Deleuze et Guattari dans lesquels j’étais entré comme un troupeau de souris dans une pièce de L’Etivaz, une famille de poulpes traversant un archipel et le mycélium se faufilant sous le sous-bois). D’ailleurs je peux repasser sur le même sentier cent fois, ou décrire d’infinitésimales variantes, le temps n’est pas le même, la saison, l’année, les constellations, moi, rien n’est jamais semblable même si ça ressemble. Ma conscience, tout hors du temps qu’elle puisse parfois se trouver et se retrouver, de l’univers entier est chaque fois différente. La connaissance passe par l’exploration du corps, des relations entre le corps et l’esprit, le moi et l’autre, l’individu et le monde, le cerveau et l’univers, les clés diverses, les interprétations diverses, scientifiques, parascientifiques, ésotériques, analogiques, symboliques. L’importance des frontières, des classifications, des transgressions, des passages, des transformations, le surgissement du néant, des limbes, l’engloutissement, l’évanescence, la convocation de tous ces états et de tous ces devenirs, ces mouvements tissent l’œuvre dont l’objectif premier est la connaissance de l’auteur par lui-même et du lecteur par lui-même, avec passion et plaisir, parfois douloureux, en riant ou souriant. Les généralisations sont particulières, les dogmes de vulgaires kystes qui peuvent comme le parasite envahir un organisme voire le tuer. Seule l’ascèse constante par son érosion peut fraiser a priori, dogmes et généralisations. Eroder plutôt que déconstruire, cela préserve la vie qui n’est pas un lego. Le désert de sable est plus vivant que le sol de ma chambre jonché de lego. Donc lectrice, accepte de transpirer de plaisir… Le lecteur est souvent plus économiste, scientiste et transpire en salle sur son vélo 64 vitesses. Mais les rôles sont interchangeables.
 

Nénuphars marque un tournant important dans l’œuvre, s’il est partiellement construit encore sur une opposition anadyomème/catadyomène, il accorde plus d’importance à la porosité, à l’émiettement, et surtout à la fermentation, la mutation, le changement d’état, ce qui amènera aux univers parallèles et perméables, aux cycles…à la réciprocité des perceptions, la fleur appelle mon attention alors même que je la désire, comme le bloc de granit vibre si je m’arrête.

 

Nénuphars essaie de manifester une liberté nouvelle, plus de mouvement, une acceptation du changement permanent et inconstant, une reprise du passé initiée dans Les secrets d’un homme discret, plus profonde, remontant à la vie utérine, reprenant le féminin dans le masculin et explorant le monde archaïque, ses odeurs, ses mouvements, ce que généralement on juge insupportable, intime, ce dont on ne parle pas, ce sur quoi surtout on n’écrit pas. Mais il fut peu accueilli par les lecteurs mâles (sauf par Olivier Beetschen dans La Revue de Belles Lettres qui évoqua Rabelais et Bachelard : « Peu d’écrivains parviennent comme Pierre Yves Lador à poser sur notre monde un regard aussi décapant, tout en poussant ses explorations jusqu’au tréfonds de l’âme humaine. »), car on veut l’anecdote croustillante convenue et non l’exploration des mécanismes sous-jacents qui nous animent peut-être. Il est placé sous le signe de l’eau et du corps car nous sommes des incarnations provisoires et de plus en plus dans l’œuvre on va épouser le mouvement de l’eau, des fluides, de la pensée, de l’imaginaire et tenter de rendre ce mouvement même de la création.
 

L’opposition binaire, la mystique, l’instant d’être, pris par n’importe quel bout, la totalité puis le monde à l’envers et l’envers de l’envers, donc ironie, humour, et par exemple, chat et chou, renversement lié aux sons, vache et cheval, puis intervient de façon plus perceptible la dynamique, chaque étape inclue dans la précédente, la dynamique, déjà dans l’éternel retour des Secrets d’un homme discret ou, dans La guerre des légumes, les engloutissements dans la terre, dans Nénuphars, les germinations, l’eau courante, les engloutissements dans l’eau et les surgissements, le levain et tous les processus de transformation, puis dans L’enquête immobile, la poya lausannoise, le picoulet des tétraplégiques, figures spirales ou tournoyantes, les chutes des ponts et tours, la vacillation des noms, des prénoms, de l’identité des personnages mais aussi de tous les humains du monde civilisé, le doute impermanent sur la mort de certains personnages. Tout cela participe de ce que l’on peut nommer la génération et l’auto génération du texte. L’opposition binaire ne fut jamais statique mais elle semble échapper à la binarité pour effleurer la spirale, le va-et-vient devient vortex progressivement. Tous les textes annexes, écrits pendant ces années manifestent parfois de façon plus facilement repérable ces transformations, les essais récents sur la bande dessinée de L’étang et les spasmes ou les textes du Caméléon écorché. Un des signes est l’usage de plus en plus fréquent de suffixes et préfixes qui même dans les substantifs privilégient le mouvement plutôt que l’état et surtout la direction, l’intentionnalité, l’oscillation, la vacillation, le changement plutôt que l’état, le passage du va-et-vient à la spirale. D’ailleurs ici, dans la réalité ordinaire, l’être est devenir et le récit manifeste ce devenir et cette aspiration à l’autre monde, un autre monde. La thématique de la mort et de la renaissance est omniprésente, phénix, grain de blé, feuille morte ou bourgeon, fermentation omniprésente…
 

Avec La guerre des légumes la critique du monde contemporain devient le sujet principal, mais de façon poétique, créatrice, comme un chant d’amour et d’humour. Amour du monde, acceptation pragmatique et inévitable de la société et tentative de distinguer l’inextricable bon et mauvais. Dans tout il y a des deux.
 

Distinguer sans séparer, lier sans confondre, valoriser sans hiérarchiser, choisir sans nier, changer en restant soi-même, être en devenir immuable. On ne s’étonnera pas dès lors d’éprouver à l’occasion un sentiment de vertige.
 

On peut voir deux diptyques dans l’œuvre. La figure du père est le pivot du premier, le père d’une fille dans Solide obsidienne se retrouve fils du père dans Les secrets d’un homme discret.
 

Le second est composé de La guerre des légumes et de L’enquête immobile deviendra une trilogie en se faisant dépasser, assumer par Poussière demain. Le lien en est l’opposition entre la nature et la civilisation, la réserve naturelle et la ville, l’individu et la société, le désir et le formatage. Il s’agit de relier ce que l’humain a séparé depuis l’invention de l’agriculture, de la sédentarité, de l’écriture. La progression est manifeste du recours à la langue comme actrice principale de la fiction. Les mots content leur itinéraire de diverses façons, étymologique, musicale, poétique, imaginaire, par leur surgissement, succession, organisation, composition, juxtaposition, sens… Les récits recueillis dans L’essaim d’or ou Nénuphars ou encore épars marquent l’évolution de l’entreprise scripturaire. Il en va de même pour L’étang et les spasmes dans la bande dessinée, recueil d’articles et ceux encore dispersés qui montrent le lien entre lecture et écriture, la prégnance des images, la recherche des formes et de leur interprétation, la puissance de la fiction qui toujours déjoue la maîtrise, selon l’heureuse formule de Sylvie Bonzon. La critique considérée comme un art difficile, l’association de la passion, du lyrisme, de la création, le devoir de servir, au-delà des personnes porte-plume, la Source des images et leur symbolique, leur métamorphose, leur dynamique, en respectant la relativité de leur vérité. Source avec majuscule car elle est déesse et  bactéries, une et multiple, mouvante et immobile…
 

Les articles recueillis dans L’étang et les spasmes dans la bande dessinée insolites dans leur démarche, personnels, ont été complétés par deux commandes de Bovon, qui ont éclairé la démarche des précédents. Il s’agit de repérer des formes et des structures, par exemple le va-et-vient puis plus riche la spirale, de poursuivre des interprétations de l’univers, des œuvres, d’établir des relations avec gens, bêtes, plantes, roches, bactéries, choses, banales, fondatrices sans doute de l’essence humaine voire du projet divin s’il existe mais conduites avec passion, corps et âme, intuition et raison, image et induction à travers l’existence humaine et la démarche artistique.
 

Rendre leur puissance aux mots en les secouant, les assemblant, en quête de magie, d’animisme, de créer un avenir en retrouvant un passé presque perdu par l’homme mais présent dans la nature, nature qui entoure l’homme et gît aussi au plus profond de lui.
 

Mentionnons le texte exemplaire intitulé « Au congrès des herminettes » paru en automne 2011, commande de Bovon et du Musée Ethnologique de Neuchâtel, qui manifeste la méthode, à partir d’un objet-sujet rencontré par hasard, synchronicité, inspiration onirique, puis travail, puis prise de conscience. Tout cela embrassé sans doute, mais je ne sais ce que j’ai fait qu’après, et encore et je retouche comme un petit tailleur. Je n’ajoute pas, Nous ne vous les laisserons porter que s’ils vous vont parfaitement, car mes textes, fussent-ils de commande, sont inutilisables, toujours sur démesure. Peut-être plus accessibles car plus courts que mes romans, comme le jardin derrière la maison est plus fréquentable que la planète bleue…
 

Aucun de mes livres n’est dépourvu de dimension ludique, d’humour, ou plutôt l’humour est une attitude agonique, conséquence du maintien des oppositions, ce qui peut en rendre l’accès difficile ou plutôt pénible à certains et plus joyeux à d’autres. C’est une distance par rapport à ce qu’on appelle communément la réalité. Mes livres sont-ils réalistes ? Ils ont un rapport direct avec la réalité mais sont toujours parallèles, manifestant que la réalité commune est plurielle, contradictoire, instable, que même le gros bon sens, voire le populisme, que je  méprise moins que l’arrogance du scientiste ou de clercs quelconques, le cynisme des hyper nantis, contiennent leur part de vérité. Je trouve de la vérité partout, au cœur même des plus gros mensonges, des discours les plus insipides, les plus dogmatiques, mais pas souvent celle que l’on veut nous faire voir. J’essaie de manifester ces réseaux d’incompétence, de stupidité, de lâcheté, de bonnes intentions, de mensonge, de camouflage, de révélations, de subtiles intoxications fondées sur des désintoxications, de jeux de pouvoir, de lois de la jungle et de pièges de la société et surtout les ombres intérieures, les déraisons de la raison et les raisons de la déraison, de jeux de miroir, de doubles  L’un est-il l’autre, tout est-il équivalent,  identique ? Equilibre entre la mystique et l’humour, l’amour et la dérision, le baroque et le classique. En rire et tenter de vivre.
 

On est dans une dimension mythologique et un néo picaresque. Et on sent un besoin inextinguible de dire, d’écouter, d’aimer, d’être aimé qui est au commencement et à la fin sans doute.
 

Il ne reste plus que la danse du héros dans un rayon de soleil s’insinuant à travers la canopée, face au serpent ondulant comme une liane polymaste.
 

Pourquoi apprenti danseur ai-je besoin encore de cette lourdeur, pourquoi, rieur dois-je mimer la gravité ? Parce que mon incarnation est soumise à la gravitation universelle, parce que je suis un piéton, parce que je suis un terrien, un animal, un arbre, un champignon, bientôt peut-être une bactérie…